Pieter De Buysser à propos de l’héritage de Václav Havel

 

Des nombreuses conversations que j'ai eues avec Ondřej Hrab, le directeur du Théâtre Archa à Prague, est ressortie cette question : comment les Européens peuvent-ils aborder l'héritage de Václav Havel ? Pourrait-il nous aider à comprendre l'Europe actuelle et,  mieux encore, pourrait-il servir d'inspiration à la création – si nécessaire – d'un nouveau récit pour l'Europe ? À mes yeux cet héritage est aussi problématique que fantastique. Mais avant tout, il est significatif. L'héritage de Havel est crucial pour comprendre ce qui se passe actuellement en Europe, et aussi pour raconter l'histoire de l'Europe de demain.

 

Havel était un philosophe et un président atypique à l'esprit fin. Une autorité morale provocatrice et perspicace. En tant que politicien, il a aidé son pays à se transformer sans anicroche d'État zombie communiste en  démocratie occidentale moderne. Il a en outre supervisé la scission pacifique de la Tchécoslovaquie en Slovaquie d'une part et République tchèque d'autre part. Il est l'une des incarnations les plus authentiques et fascinantes de l'utopie libérale.

En tant qu'auteur dramatique, dans ses premières œuvres il raillait impitoyablement un régime qui n'exprimait plus sa propre idéologie, ne laissant subsister qu'un radotage absurde, des rituels vides de sens et, tout particulièrement, un régime totalitaire d'une extrême cruauté qui avait oublié ses origines. Au déraillement du communisme a succédé une attitude d'horreur envers l'idéologie. Havel avait senti comment les fantômes sans vie d'une idéologie l'avaient terrorisé, lui-même et son peuple. Il voulait donc être une personne de chair et de sang. Il voulait remettre en avant l'individu moralement et physiquement libre et connaître lui-même pleinement un tel état. Il méprisait l'idéologie et attendait tout de l'intégrité et de l'authenticité morales. Il opta pour une « politique apolitique », il misa sur une politique axée sur une vie vécue « dans la vérité et l'amour ».

 

Ne pas ressentir de sympathie pour cet homme est d'une impossibilité quasiment inhumaine. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas se réjouir de l'attitude éclairée exprimée par sa présidence humble et sincère. Espiègle, incroyablement courageux et constant : toutes ces caractéristiques ne font que rendre son héritage plus tragique encore.

Malgré ses extraordinaires intelligence, courage, sens de l'humour et sagacité et son immense droiture morale, il est devenu une marionnette, manipulée tout autant par le communisme que par le capitalisme. Si les lignes de fracture idéologiques ont aujourd'hui été estompées, Havel en a été le pionnier. Si aujourd'hui le charisme et la personnalité importent plus que l'idéologie, c'est lui qui y a ouvert la voie. Tout au long de sa vie, il a résisté avec courage et intelligence au socialisme totalitaire. C'était une résistance sans idéologie ni programme politique ; ses seules armes étaient la force de l'amour, l'humour et son intégrité personnelle. Avec de l'amour dans le cœur, Zappa sortant des haut-parleurs et de belles femmes à ses côtés, mais en même temps doté d'un talent hardi pour l'introspection morale, sans réellement s'en rendre compte il a vendu son pays aux investisseurs privés. Il n'était pas aveugle aux excès du capitalisme, mais il croyait qu'il pouvait y résister grâce à l'humour franc et la sagesse. Il exprimait des réflexions morales touchantes et subtiles sur sa façon d'affronter sa propre conscience. Même dans son allocution au Congrès des États-Unis, où il rendait hommage à la liberté d'esprit américaine, il exprima le doute moral personnel le plus délicat. Mais il ne dit mot sur l'approbation officielle par le Congrès, la semaine même de sa visite, du « waterboarding » et d'autres formes de torture. Le cœur du problème est la confusion entre éthique et politique. Agir correctement d'un point de vue politique n'est pas la même chose qu'agir conformément à sa propre vérité et à sa conscience. La politique consiste à analyser, à réunir des faits et des informations, puis à prendre des décisions.

Nous assistons actuellement à la moralisation de la politique dans le cadre de crises bien réelles : les Européens du Sud sont considérés comme des cigales paresseuses et les Européens du Nord comme des fourmis industrieuses. Réduire la politique à une fable morale sur le bien et le mal consiste à éviter l'obligation désagréable qu'implique cette politique ; cela équivaut à renoncer à une analyse réfléchie et un choix idéologique.

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